45 — Le schéma de carence affective : croire que personne ne m’aimera vraiment ou ne comprendra mes besoins
- Marya Sirous

- il y a 6 jours
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Citation d’introduction
« Ne cherche pas ton pain d’amour sur toutes les tables :il est des mains pleines, mais sans chaleur. Va là où l’on te voit, là où l’on t’écoute, là où ton âme peut enfin respirer. »— Molānā

45 — Le schéma de carence affective : croire que personne ne m’aimera vraiment ou ne comprendra mes besoins
1. Le manque silencieux : quand le cœur apprend à ne plus attendre
Le schéma de carence affective se construit dans l’enfance lorsque l’enfant ne reçoit pas — ou pas assez — ce dont il a profondément besoin sur le plan émotionnel : être écouté, réconforté, protégé, compris, porté dans sa sensibilité.
Cela ne signifie pas nécessairement que les parents n’aimaient pas leur enfant. Souvent, ils faisaient “de leur mieux”. Mais ils étaient eux-mêmes absents émotionnellement, dépassés, froids, préoccupés, ou incapables de répondre à la vie intérieure de l’enfant.
Le message implicite reçu, encore et encore, devient une croyance profonde :
« Je ne compte pas. »
« Je dois me débrouiller seul(e). »
« Mes besoins sont trop. »
« Personne ne me donnera ce dont j’ai vraiment besoin. »
Ce schéma est une douleur particulière : ce n’est pas une blessure explosive, c’est une faim affective lente, une absence de nourriture émotionnelle qui finit par façonner la personnalité.
2. Dans le couple : aimer sans se sentir aimé
À l’âge adulte, la personne porteuse de ce schéma peut aimer sincèrement, être généreuse, fidèle, engagée… mais vivre avec une sensation persistante :
« Je suis seul(e) même quand je suis avec quelqu’un. »
Deux pièges apparaissent souvent :
Choisir des partenaires “indisponibles” Parce que ce manque est familier, la personne se sent attirée par des partenaires peu démonstratifs, occupés, distants, ou émotionnellement pauvres.
Ne pas savoir recevoir Même quand l’autre aime, la personne ne le sent pas. Elle minimise, doute, ou se dit :« Il/elle est gentil(le), mais ce n’est pas vraiment de l’amour. »
Dans le couple, ce schéma crée une dynamique de solitude intérieure, de frustration, de tristesse, parfois de colère sourde. Le besoin n’est pas formulé clairement, car la personne a appris à ne pas demander, à ne pas déranger, à ne pas espérer.
3. Trois visages du schéma de carence affective : Études de cas
Cas 1 : Sophie et Vincent — “Il est présent, mais je me sens seule”
(couple hétérosexuel, 34 et 39 ans)
Sophie décrit son couple comme stable, sans violences, sans conflits majeurs. Vincent est fiable, organisé, responsable. Il assure le quotidien : travail, factures, logistique, famille. Pourtant Sophie pleure souvent seule.
Ce qu’elle dit est très révélateur :« Il fait tout bien… mais je ne me sens jamais rejointe. »
Quand elle parle de sa fatigue, de ses doutes, de ses émotions, Vincent répond par des solutions :« Tu n’as qu’à faire ça… Tu devrais relativiser… On va s’organiser. »
Sophie ne cherche pas une solution. Elle cherche un contact émotionnel. Un regard qui dit :« Je te vois. Je te comprends. Je suis là. »
Dans son histoire, Sophie a grandi avec une mère anxieuse et un père très rationnel. Elle a appris à être “sage”, autonome, à ne pas demander. Sa tristesse était tolérée, mais jamais accueillie.
En thérapie, nous avons travaillé le vocabulaire émotionnel et la clarification des besoins. Sophie a appris à formuler des demandes simples et directes sans honte :« J’ai besoin que tu m’écoutes sans corriger. »Vincent a appris que l’empathie n’était pas une faiblesse mais une compétence relationnelle. En recréant un langage affectif, le couple a retrouvé une proximité qui semblait impossible.
Cas 2 : Amir — “Je ne manque à personne”
(homme, 46 ans, célibataire)
Amir est apprécié dans son travail. Il est utile, compétent, fiable. Il rend service à tout le monde. Pourtant, il vit une sensation intérieure de vide :
« Si je disparais, personne ne le remarquerait vraiment. »
Il n’a pas l’impression de compter émotionnellement. Il reçoit des compliments, mais cela n’entre pas. Il se sent invisible au niveau affectif.
Il évite les relations sérieuses. Il dit qu’il préfère être seul, mais quand on l’écoute bien, c’est surtout une stratégie de protection :il a appris très tôt à ne pas espérer.
Dans son enfance, sa mère était dépressive. Son père exigeant. Amir a dû devenir adulte trop tôt. Il n’a pas été “porté”. Il a été “utilisé” comme soutien.
En thérapie, nous avons travaillé sur la confusion entre amour et utilité. Amir a appris à identifier ses besoins affectifs profonds, à les respecter, et à sortir du rôle du “fort” qui n’a besoin de rien. Il a commencé à créer des relations où il peut recevoir, pas seulement donner.
Cas 3 : Leïla et Clara — “Je dois mériter l’attention”
(couple lesbien, 30 et 32 ans)
Leïla est très sensible, très intense. Clara est douce et stable. Pourtant, Leïla est régulièrement envahie par une sensation douloureuse :« Clara ne m’aime pas autant que je l’aime. »
Leïla interprète la moindre distraction (un téléphone, un silence, une fatigue) comme une preuve que Clara ne la “voit” pas. Elle réclame de la preuve, de la chaleur, des mots.
Clara, au début, essaie… puis s’épuise. Elle finit par se fermer. Elle dit :« J’ai l’impression d’être toujours insuffisante. »
Dans le schéma de Leïla, le manque n’est pas seulement dans le présent : il est ancien. Elle a grandi dans une famille où l’amour était rare, et l’attention imprévisible. Pour être regardée, elle devait “briller”, être parfaite, être intéressante. Elle n’a jamais appris qu’elle pouvait être aimée dans le simple fait d’exister.
En thérapie, Leïla a compris qu’elle cherchait chez Clara une réparation totale d’un manque ancien — impossible à combler par l’autre seul. Nous avons travaillé le nourrissage émotionnel interne : apprendre à se donner ce qui manque, à différencier le passé du présent, à recevoir l’amour de Clara tel qu’il est, sans l’exiger comme preuve de survie. Cela a apaisé la dynamique et libéré Clara d’une pression invisible.
4. Mécanismes internes du schéma
Quand la carence affective s’active, plusieurs modes peuvent apparaître :
L’enfant vulnérable : tristesse, sensation d’être seul(e), vide intérieur.
Le protecteur détaché : “je n’ai besoin de personne”, retrait, froideur, contrôle.
Le surcompensateur : demande excessive, jalousie, dépendance affective, tests.
Le parent critique : “tu es trop”, “tu ne mérites pas”, honte de demander.
Le travail thérapeutique vise à construire l’adulte sain : une part stable qui reconnaît le besoin sans honte, sait le formuler clairement, et apprend à se nourrir émotionnellement au lieu d’attendre — ou d’exiger — une réparation totale venant de l’extérieur.
5. Pratiques concrètes pour apaiser la carence affective
Identifier votre manque dominant :écoute, tendresse, protection, compréhension, reconnaissance.
Faire une phrase simple par jour :« Aujourd’hui j’aurais besoin de… »
Apprendre à demander sans justification :pas d’argument, pas de plaidoyer, une demande claire.
Faire un “journal de nourrissage émotionnel” :chaque soir, noter un geste que vous vous offrez (repos, chaleur, parole, soin).
Repérer le réflexe : “Je n’ai besoin de rien”et le traduire en vérité émotionnelle : “J’ai peur de demander.”
En cas de carence affective très profonde, l’accompagnement thérapeutique permet souvent une véritable reconstruction intérieure : c’est un schéma qui peut se transformer puissamment dans une relation thérapeutique stable.
6. Être aimé, ce n’est pas être sauvé : c’est être rejoint
Sortir de ce schéma, ce n’est pas devenir insensible, ni nier ses besoins affectifs.
C’est apprendre une vérité essentielle :
Vos besoins sont légitimes.
Votre sensibilité n’est pas “trop”.
Vous n’avez pas à mériter l’amour.
Vous pouvez apprendre à recevoir.
La guérison passe par une expérience nouvelle : celle d’être en relation sans se sentir vide.Cela demande du temps, de la sécurité, et une rééducation intérieure.
À méditer
« Ce n’est pas l’amour qui manque dans le monde.C’est l’art de le recevoir. »— Molānā




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